Lenaïg L’HARIDON, psychologue clinicienne, spécialiste de la périnatalité et membre du réseau Eutelmed

Le burn-out parental ou syndrome d’épuisement parental a été mis en lumière dans les années 1980 chez des mères d’enfants malades. Dix ans plus tard un regain d’intérêt pour la fonction sociale des parents a fait naître des dispositifs de soutien ou d’accompagnement à la parentalité s’adressant à toutes les familles. Pendant cette période on parle du burn-out des mères de famille ou burn-out maternel. Aujourd’hui on sait que cela peut toucher les deux parents d’un enfant, un parent sur cinq peut être touché par ce syndrome. Ce n’est que dans la fin des années 2000 que les chercheurs s’empareront du sujet.

Définissons le concept de parentalité selon trois axes avec Didier HOUZEL (pédopsychiatre et psychanalyste français spécialisé dans la psychanalyse de l’enfant) : « l’exercice de la parentalité, qui regroupe l’ensemble des droits et des devoirs se rattachant à la fonction parentale et à la filiation ; l’expérience de la parentalité, autour du ressenti de la parentalité ; la pratique de la parentalité, qui rassemble l’ensemble des actes de la vie quotidienne liés à l’enfant : alimentation, éducation, soins… » (1). Dans un premier temps nous définirons ce qu’est le burn-out parental à l’aide d’un exemple puis nous montrerons comment il prend forme, enfin nous évoquerons comment le prévenir et le soigner.

 

Qu’est-ce que le burn-out parental ?

 Le burn-out parental possède les mêmes symptômes que le burn-out professionnel ou encore le burn-out domestique. Il désigne « un état psychologique, émotionnel et physiologique résultant de l’accumulation de stresseurs (facteurs de stress) variés, caractérisés par une intensité modérée et un aspect chronique et répétitif » (2). Quel que soit le type de burn-out il est circonscrit dans une sphère de la vie bien délimitée, ici, cette sphère est celle de la famille.

Le burn-out parental ou syndrome d’épuisement parental est un véritable trouble qui se distingue de la « simple » fatigue liée à la parentalité. Nous sommes donc dans une rupture du plaisir/déplaisir, capacité d’adaptation/stress qui prend son essence dans la famille, tout comme le burn-out professionnel au travail. Il est donc difficile pour un parent de s’extirper de son milieu familial comme un travailleur quitterait son entreprise.

Une maman m’avoue en séance qu’il lui est très difficile de rentrer le soir du travail pour retrouver sa fille. Elle n’a qu’une hâte une fois rentrée c’est qu’elle soit couchée.  L’idée de passer du temps à jouer ou faire des câlins, lire une histoire… la vide de toute son énergie. Pourtant au travail elle est toujours à jour et le fait avec plaisir. On retrouve ici les trois axes du burn-out, l’épuisement physique et émotionnel, la distanciation affective et la perte d ’efficacité et d’épanouissement parental.

« Moi de toute façon quand je rentre le soir, je fais à manger, nous dînons avec notre fille puis je vais me coucher, je n’en peux plus, je n’ai pas la force de lui lire une histoire. Et quand je suis à la maison le week-end, j’en profite pour bricoler, peindre, c’est mon conjoint qui la garde parce que de toute façon je ne peux rien faire avec elle. Des fois je prends le relais parce que lui n’en peut plus non plus et là je lui lis des histoires, il ne faut pas qu’elle bouge je ne supporte pas son énergie, du coup j’ai l’impression de ne pas être là, elle m’épuise. »

Pour cette mère son rôle de parent l’épuise, physiquement et émotionnellement. Elle ressent une immense fatigue en présence de sa fille ne supportant pas son énergie et se déconnecte pour ne pas se sentir encore plus envahie. On remarquera aussi la distance qu’elle met entre elle et sa fille, elle trouve toujours quelque chose à faire dans la maison qui nécessite (pour elle) qu’elle reste avec son père. Par exemple quand elle repeint une pièce de la maison, il ne faut pas que sa fille vienne, elle pourrait mettre ses mains sur les murs fraichement peints. Le parent va se désinvestir progressivement de la relation parent/enfant en mettant une distanciation affective avec son enfant, il va de moins en moins s’impliquer dans la relation et faire le minimum pour combler les besoins primaires de ce dernier. Il se déconnecte afin de pouvoir gérer les tâches de la maison. Cette distanciation découle directement de l’épuisement physique et émotionnel, c’est un mécanisme de défense qui permet de faire face à toutes les tâches incombant à la maison.

La maman se met à pleurer « moi je n’arrive pas à lui faire des câlins, je m’en veux, je vois mes amies qui sourient à leurs enfants et qui les prennent dans leur bras, moi je n’y arrive pas, d’ailleurs je n’ai jamais su faire, mais vous voyez des fois je me force, je ne veux pas qu’on voit que je suis une mauvaise mère. »

Les parents épuisés ont souvent une mauvaise image d’eux-mêmes en tant que parents. Cette mère a une image d’elle-même très dégradée au point de se forcer pour faire illusion, tant elle a peur du jugement, parce que la société actuelle nous demande d’être performant et ce aussi dans la parentalité.

Le burn-out parental engendrerait d’après les chercheurs, une détérioration de la santé, du sommeil, une augmentation des risques d’addiction, de suicide et d’épisodes dépressifs. Le caractère absolu de la parentalité peut rendre la souffrance très forte car il est impossible d’échapper à son rôle parental. Le coparent aussi pourrait à son tour éprouver de l’épuisement puisqu’il récupère bien souvent la charge de la maison du conjoint en burn-out. Cela amplifierait le risque des conflits coparentaux et conjugaux. Les enfants aussi souffrent de l’épuisement de leur(s) parent(s). Le burn-out parental augmente les risques de comportements négligents, de violence verbale ou physique.

 

Comment bascule-t-on vers le burn-out ?

Le burn-out n’arrive pas du jour au lendemain, il s’installe progressivement et insidieusement. Au début une simple fatigue progressive va faire son arrivée et le parent s’adaptera et résistera. Au bout d’un moment le parent ne pourra plus lutter et apparaitra l’épuisement physique et mental. C’est ce stade final que nous appelons le burn-out.

Le parent aujourd’hui souhaite construire une famille idéale, être un parent parfait. Mais c’est un idéal impossible à réaliser. Le parent se donne entièrement à sa famille à son ou ses enfants. Ce surinvestissement est compensé par une certaine reconnaissance qui se traduit par la perception du bonheur apporté à son enfant et l’impression d’être indispensable. Ce sentiment renforce l’engagement du parent, ce qui donne lieu à un cercle vicieux, poussant le parent à s’impliquer jusqu’à l’épuisement. (3)

Le parent s’oublie pour ses enfants, le parent n’est que parent, il n’est plus homme ou femme, il se sacrifie. Il commence à prendre conscience que cet idéal est impossible à atteindre, il est frustré et cette expérience répétée le mène doucement vers le burn-out. Le parent commence alors à ressentir cette fatigue accumulée et prend conscience de ses sacrifices et de sa frustration. Malgré la perte d’énergie il va encore continuer à garder ce rythme. Dans cette phase critique mais réversible, c’est le moment de réagir, autrement le burn-out s’installera.

Le burn-out résulte de l’accumulation de stress parental, l’exigence de sa propre parentalité. Nous pouvons le concevoir « comme un processus en arc de cercle : la première phase, le burn-in, équivaudrait à la montée, l’hyperinvestissement. Puis viendrait un point d’alerte à l’apogée qu’il ne faudrait pas dépasser, sous peine d’entamer la seconde phase, la descente vers le burn-out ». (3)

Peut-être qu’en tant que parents vous vous êtes reconnu dans ce syndrome. Une majorité d’entre eux, si ce n’est tous ont fait l’expérience du sacrifice de soi, de la frustration, du coup de fatigue, pourtant seuls quelques-uns (et heureusement) s’épuiseront. Alors quels sont les facteurs de vulnérabilité ? Ils sont classés en 5 catégories par Moïra MIKOLAJCZAK :

les facteurs sociodémographiques (enfants en bas âge, nombre d’enfants dans la fratrie, familles monoparentales et recomposées, les difficultés financières importantes, le niveau d’étude élevé, et le genre : une femme présenterait plus de risque qu’un homme, cependant il est a noté que ce serait plus sur la répartition des tâches que le genre) ;

les caractéristiques de l’enfant (un enfant atteint d’une maladie grave, porteur de handicap, l’histoire de l’enfant : adoption parcours en PMA…) ;

les caractéristiques du parent (personnalité du parent, histoire du parent et plus particulièrement la relation qu’il a entretenu avec ses parents, intelligence émotionnelle) ;

les pratiques parentales ( le style parental - et les pratiques qui en découlent – est donc un agent influant sur le burn-out, le sentiment d’être moins libre quand on est parent, l’écart entre l’idée que l’individu se fait du parent idéal et l’image qu’il a de lui en tant que parent) ;  

les risques conjugaux (conflits, difficultés à s’accorder sur la même éducation et les mêmes valeurs).

Les facteurs de risques sociodémographiques et les caractéristiques liées à l’enfant représentent un rythme infime et ont été exclus du modèle de facteurs de risque du burn-out parental (3). Les caractéristiques personnelles du parent jouent un rôle clé dans la survenue du burn-out.

Le burn-out intervient quand les facteurs de risques sont supérieurs aux facteurs de protection. Tout est une question d’équilibre. C’est donc une accumulation de risques qui entrainent le basculement vers le burn-out.

 

Et quand on est expat ?

En expatriation, être parent peut devenir un véritable défi : pas de soutien possible des membres de la famille élargie (grands-parents, oncles ou tantes), sentiment de culpabilité qui s’accentue lorsque l’on réside dans un pays moins avancé ou en développement ou que notre revenu financier est considéré comme confortable par l’entourage, pression d’être parfait(e) surtout si le parent « conjoint suiveur » reste à la maison pour s’occuper de l’enfant. A cela s’est ajouté la pandémie et les périodes de confinement, plus ou moins longues d’un pays à l’autre. Tous ces paramètres sont de véritables facteurs supplémentaires au risque de burn out parental.

 

Prévenir et soigner le burn-out parental.

Aujourd’hui en France et d’en d’autres pays autour du monde, bon nombre de partenaires publics se sentent concernés par ce mal. Prenons l’exemple des PMI qui mettent en place des consultations de prévention des risques liés à la parentalité. Assistantes sociales, puéricultrices, sages-femmes, psychologues, pédopsychiatres… se mobilisent pour mettre à la disposition des familles, des points relais ou points écoute pour prévenir de l’épuisement parental. L’Allemagne quant à elle, a développé des établissements spécifiquement pour y accueillir des parents en burn out et dont le coût du séjour est pris en charge par la sécurité sociale.

L’éducation de nos enfants nous concerne tous, c’est notre avenir. Des campagnes de préventions se mettent en place pour améliorer la santé et le bien-être des familles. Informer sur le sujet est la première des préventions, mais aussi lever ce tabou qui pèse sur les épaules des parents, leur permettrait alors de venir parler, déposer leurs inquiétudes.

Lorsque je reçois des parents au sein de mon cabinet, je suis confrontée au désarroi profond de ces parents qui ne savent plus quoi faire, démunis, et se sentant dépourvus de solution. Je leur propose en premier lieu de se recentrer sur eux, de se concentrer sur leurs désirs, leurs besoins et leurs envies. Cela va leur permettre de penser de nouveau à eux, d’apprendre à mieux se connaître, trouver leurs propres limites internes et composer par la suite leur rôle de parent en fonction de leurs propres ressources souvent perdues par cet épuisement et non pas en fonction de ce que l’entourage, la société leur impose. Il est important de noter ici que ce travail s’effectuera après avoir posé des mots, un nom sur ce qui leur arrive : le syndrome de l’épuisement parental, le burn-out parental. « Si les symptômes présentés sont révélateurs, le contraste entre l’avant et l’après l’est encore plus. Sans contraste, pas de burn-out parental. Il n’est en effet pas question de « mettre sur le dos du burn-out » des comportements (manque d’énergie, froideur affective, désintérêt, négligence) qui ont toujours été présents et qui relèvent d’une autre problématique que le burn-out parental. » (3) Nommer les choses permet de les comprendre. Et c’est ainsi que débutera un travail de compréhension autour de ce qui se passe pour le parent épuisé. Au fil du temps il pourra comprendre ce qui lui arrive et prendre soin de lui pour ensuite se relier à son enfant et prendre « suffisamment bien » soin de son enfant, au sens ou Winnicott l’entend, la mère suffisamment bonne, ni trop… ni trop peu...

Le parent n’est pas seul à faire grandir son enfant, il peut aussi se reposer sur les différentes institutions telles les crèches, nourrices, écoles… mais aujourd’hui la société est de plus en plus individualiste et il est difficile pour le parent de faire appel à ces ressources extérieures. Les parents d’aujourd’hui ont de moins en moins d’aide « à la maison », éviter l’épuisement parental est devenu un véritable jeu d’équilibriste.

Aujourd’hui nous n’avons pas assez de recul pour mesurer les conséquences (individuelles, conjugales et familiales) du burn-out parental. C’est un des maux de notre siècle et nous en prenons à peine conscience. Mais ce syndrome n’est pas à prendre à la légère tant au niveau personnel que sociétal. La pression parentale aujourd’hui est énorme dans notre monde qui érige la parentalité au rang de « plus beau métier du monde » et qui ne montre que le bonheur qu’apporte la naissance d’un enfant. Mais derrière cela se cachent stress, peur, anxiété…

Comment pourrions-nous alors réfléchir un instant à ce que nous voulons vraiment pour nos enfants ? Comment leur transmettre des valeurs qui feront d’eux les futurs adultes ?

 

Lenaïg L’HARIDON

Psychologue clinicienne et spécialisée en psychopérinatalité. Elle intervient au sein du réseau Périnatal de l’Ain où elle reçoit des parents avec des nourrissons et de très jeunes enfants dans le cadre d’un accompagnement à la parentalité. Elle fait également parti du réseau Eutelmed et elle consulte en vidéo en langue française. Pour contacter ou prendre rendez-vous avec Lénaïg cliquez ICI.

 

 

Références

  • GUERITAULT, Violaine, La fatigue émotionnelle et physique des mères. Le burn-out maternel, ODILE JACOB, 2004)
  • L’école des parents N°634 janvier, février, mars 2020
  • ROSKAM, M.-E. RAES, M. MIKOLAJCZAK, Exhausted Parents : Development and Preliminary Validiation of the Parental Burnout Inventory, Frontiers in Psychology, VIII, 2017

LECORNET, Elise, MELOT Corinne, le burn-out parental 100 questions, réponses, ELLIPSES, 2019.

MIKOLAJCZAK, Moïra, ROSKAM, Isabelle, Le burn-out parental, l’éviter et s’en sortir, ODILE JACOB, 2017.

ROSKAM, Isabelle, Le bur-out parental. Comprendre, diagnostiquer et prendre en charge, DE BOECK SUP, 2018.

BRIANDA, Maria Elena, Comment traiter le burn-out parental, DE BOECK SUP, 2019.

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/allemagne/video-allemagne-des-cures-contre-le-burn-out-parental-dans-des-etablissements-specialises-prises-en-charge-par-la-securite-sociale_4349901.html