« Chéri ! J’ai une bonne nouvelle ! Mon patron vient de confirmer que j’ai eu ma promotion pour partir en famille 3 ans à Hong-Kong ! Tu vas pouvoir t’arrêter de travailler ! C’est super non !? »

Lorsqu’une famille est envoyée à l’étranger par l’employeur de l’un des conjoints – souvent le père – c’est souvent perçu comme une ascension de carrière, une opportunité de passer plus de temps de qualité en famille, des avantages financiers conséquents et l’occasion de visiter le monde entier et de rencontrer des expatriés de cultures différentes et les hôtes des pays d’accueil.

Les départs comme les retours donnent lieu à des déracinements et des remaniements qui peuvent être douloureux. L’adaptation et les chocs culturels nous rendent vulnérables, le temps de mettre en place une routine pour chacun des membres de la famille. Les conjoints suiveurs traversent un processus de remaniement identitaire surtout lorsqu’ils ont ‘mis sur pause’ leurs projets de carrière. Il est devenu fréquent que l’un des partenaires quitte son pays d’origine pour venir vivre dans le pays de son conjoint, par amour ou pour des raisons diverses. Parfois aussi le couple voyage avec des enfants de familles recomposées et la localisation de la famille élargie donne lieu à des séparations géographiques dans le monde entier.

Chaque famille expatriée a une configuration unique, une histoire singulière et tous les membres s’embarquent ensemble dans cette épopée : ils deviennent compagnons dans l’adversité. Les employés, leurs conjoints et leurs enfants sont plus ou moins bien préparés et leur consentement n’est pas toujours éclairé.  Les dynamiques intrafamiliales sont revisitées alors que la cellule se trouve prise dans un pacte implicite de loyauté et de solidarité. Une fois arrivés à destination, ils vont commencer une vie dans un environnement inconnu, loin de la famille élargie et des lieux ressources de leur culture où trouver du soutien dans leur langue maternelle.

 

Les violences Intrafamiliales, pourquoi ?

Tout système aspire à l’homéostasie et va modifier son mode de fonctionnement pour s’adapter. En phase de changement de pays, de vie ou quand un autre événement vient modifier l’organisation du groupe, il est hélas des familles pour lesquelles il semble impossible de trouver un équilibre. Seuls, isolés, impuissants devant la situation, certains n’ont pas les mots pour exprimer leurs peurs et leur détresse et ils passent à l’acte par le biais de violences exprimées sous diverses formes. La situation d’expatriation augmente les risques de certaines violences ipso facto.

« OMERTA, le silence est privilégié pour maintenir de l’ordre dans les familles »

Même si l’on tend à penser que violence signifie des coups et des cris, il existe en fait différentes formes de violence :

  • Violence verbale : par des cris ou des modulations du ton de la voix ou usage d’injures ou de sarcasmes…. Ou par la menace des silences …
  • Violence physique : sous forme de coups, de brutalité ou contrainte physique, elle n’est en fait utilisée que si le partenaire n’a pas réussi à contrôler tous les comportements de sa victime.
  • Violence sexuelle: forme la plus cachée où la victime est contrainte à des rapports sexuels avec son partenaire ou d’autres au gré des fantasmes de l’agresseur. Viols, agressions sexuelles, rapports acceptés sous la contrainte dans le cadre du devoir conjugal.
  • Violence psychologique : par des attitudes diverses et propos méprisants qui renvoient à la victime une image d’incompétence et de nullité. Ceci génère une perte progressive de confiance en soi avant de sombrer dans le désespoir et une acceptation passive de ce qui arrive. L’omerta propre à la vie en expatriation génère la honte et l’isolement. Cette violence peut conduire à la dépression, à des addictions voire au suicide.

« La honte est le ‘meilleur’ et le pire des verrous. Honte et culpabilité pour la victime, comme pour l’entourage familial. On porte le même nom, on vit sous le même toit… Cela vient salir le groupe entier. En ne disant rien, on a l’illusion de protéger tout le monde de ce danger. »

 

  • Violence économique: le fait de déposséder la conjointe (le plus souvent) de toute autonomie financière, consciemment ou non. Les conjoints suiveurs voient leur autonomie soumise à des restrictions selon le type de visa, par des lois locales leur interdisant d’exercer certains métiers, par l’absence d’accès aux comptes bancaires. Les biens immobiliers de madame peuvent disparaître sous la gestion bienveillante de monsieur. Les cotisations aux fonds de retraites ou bénéfices sociaux et remboursement médicaux sont bien souvent établis au nom de l’employé. Les mariages mixtes contraignent dans certains cas le conjoint expatrié à rester dans le pays du père ou de la mère des enfants au risque d’être déchus de tous les droits de parentalité.

« Élise se sent bien seule, elle vient de réaliser qu’elle n’aurait même pas de quoi s’acheter un billet de retour pour rentrer. Elle n’a pas de carte de crédit et elle a besoin de l’autorisation de Julien pour obtenir un visa de sortie de ce pays où elle n’a pas le droit de travailler. Elle sait que si elle demande de l’aide à sa sœur sur sa messagerie, il le saura, il la trace. On est en mars, elle attendra la fin de l’année scolaire en juin pour rentrer, comme d’habitude. Elle aura peut-être le courage d’en parler à ses parents cet été s’ils ne lui reprochent pas le fait de trop boire et de tout le temps se plaindre. »

 

Le cycles des violences* 

Sans titre

Des étapes bien définies ont été identifiées par les professionnels qui viennent en aide aux personnes victimes de violences intrafamiliales :

  • Phase 1 - L’escalade permet la mise en place du système
  • Phase 2 - L’explosion donne lieu à des épisodes de violences
  • Phase 3 - Le transfert avec minimisation de la violence et où l’agresseur porte la responsabilité des violences sur sa partenaire.
  • Phase 4 - La « lune de miel » quand l’auteur veut reconquérir la victime et promet un changement.

*https://solidaritefemmes-la.fr/home-besoin-daide/3-le-cycle-de-la-violence-conjugale/

 

  • L’accélération des épisodes de violence épuise la victime. La confusion la rend incapable d’analyser la situation et ne voit pas d’issue. Seul un événement déclencheur lui permet de comprendre que son conjoint cherche à la détruire et que sa vie (et celle de ses enfants éventuellement) est en danger.

 

Les victimes peuvent aussi être les enfants…

« Paul n’a pas voulu en parler à son Papa avant de partir pour ne pas faire d’histoires mais il a très mal au ventre. Ils sont à l’aéroport pour retourner à Lima avec sa maman Jeanne, son beau-père Max et sa petite sœur. Avant ils allaient à la piscine ensemble, mais depuis la naissance de Lilou, Max a commencé à crier plus fort et même à frapper Paul. Il lui a interdit d’en parler à Maman. »

Les violences peuvent prendre diverses formes et chacun des membres de la cellule familiale en subit inévitablement les conséquences. Les enfants qui évoluent dans un climat de violence développent des stratégies de survie pour leur permettre de supporter un quotidien anxiogène qui a des conséquences sur leur développement et leurs apprentissages avec des répercussions indéniables sur leur futur.

Il existe aussi hélas des cas d’inceste en expatriation.  L’agression se passe au sein de la famille nucléaire mais les agresseurs sont aussi des personnes proches travaillant à la maison ou dans un des lieux de vie quotidienne de la communauté.

Les personnes en proie à des violences physiques, psychologiques, sexuelles, et/ou économiques ont souvent supporté longtemps leurs infortunes et les conséquences des blessures sont multiples. La personne a progressivement perdu confiance en elle et en ses capacités de se défendre, d’être indépendante, d’être libre d’entreprendre des projets, de pouvoir redevenir autonome financièrement, d’être en capacité d’apprendre, d’avoir de la valeur à ses propres yeux et à ceux des autres. Les dommages sont causés par strates, progressivement, par un vécu de secret, de honte, d’impuissance face à la situation. Il faut trouver le temps de regarder objectivement la situation et déposer son fardeau et ses doutes dans un environnement bienveillant. Sortir de cet état de survie et de combat permanent où la terreur sourde ou bien cacophonique a mis fin à toute capacité de discernement ou de perspective.

Il faudra ce temps pour trouver du sens à ce qui est arrivé. Il faudra ce temps pour identifier les ressources internes et externes, pour oser parler aux proches de ces difficultés.

Réaliser que c’est ici que j’ai touché le “pire” de “Pour le meilleur et pour le pire”. Accepter de me faire aider. Esquisser un sourire. Réapprendre à vivre et à rêver et fabriquer nos projets pour une vie d’après.

Il est impératif pour tous les membres de la communauté d’être attentifs aux signaux envoyés par ces victimes : à ceux qui font du bruit mais aussi aux enfants trop sages ou trop parfaits.

 

Comment aider ?

Les signaux

Vous pouvez observer certains comportements des gens de votre entourage qui vous questionnent, voire vous inquiètent. Un collègue surmené boit excessivement et invective les convives à table. Une mère se défoule excessivement sur ses enfants à la piscine du compound. Une institutrice crie à longueur de journée sur les écoliers qu’elle dit ‘difficiles’. L’expatriée qui porte des lunettes de soleil de jour comme

de nuit et trouve des excuses pour ne pas participer aux sorties festives. Une adolescente porte jeans et t-shirts à manche longue par 40° sous les tropiques. Une consommation excessive d’alcool en dehors des ‘horaires syndicaux’.

Des visages qui pâlissent, des bouches qui se contractent, des larmes qui montent vite, des sursauts lors d’un mouvement inattendu.

Toutes sortes de raisons peuvent expliquer ces manifestations d’un mal-être.

« C’est un réflexe naturel de détourner le regard de ce qui dérange »,

Mathieu Lacambre, Psychiatre

 

Conseils de Psy

Vous pouvez vous intéresser au quotidien de ces personnes en engageant une conversation légère permettant de vous faire une idée de leur situation, leurs besoins et proposer de se voir sans éveiller de soupçons. Le cas échéant, vous mentionnez avec tact, l’existence de dispositifs de soutien locaux (administratif, médical, légal ou psychologique) ou à distance, ce qui garantit une confidentialité - cruciale dans ces contextes.

            Selon les réactions, vous pouvez laisser le temps de tisser un lien de confiance. Les situations souvent teintées de phénomènes d’emprise et d’isolement font que les victimes vivent dans un état de peur constante qui les conduit à penser qu’elles ne peuvent pas se sortir de la situation. Il se peut aussi que les personnes soient dans une grande précarité financière et vous pouvez proposer une aide ponctuelle ou annoncer que vous allez offrir le restaurant. Il faut du temps et du dialogue pour rassurer et permettre d’avancer. Ne vous découragez pas si vous ne ‘sauvez’ pas les personnes rapidement : votre présence seule est précieuse !

Si vous êtes inquiets et que vous ne pouvez pas approcher la personne, vous pouvez faire un signalement de manière anonyme en contactant, en fonction de votre pays de résidence, l’un des numéros d’associations d’aide aux victimes (cf. ci-après - Annuaire international des structures ressources en cas de violences intrafamiliales). Vous pouvez également entrer en contact avec le consulat ou l’élu local représentant les Français de l’étranger. Attention, il est parfois préférable de contacter les diplomates/élus de la circonscription ou du pays voisin du lieu de résidence pour assurer une meilleure confidentialité : « tout le monde se connaît ». Les victimes qui voudraient demander de l’aide ne le font pas parce que les interlocuteurs ressources font eux-mêmes souvent partie de la même communauté que les couples concernés. Il y a une crainte de parler faute de confidentialité. Ici les professionnels de santé d’Eutelmed pourront vous aider vous ou la personne concernée à discuter de la situation.

Par ailleurs, les juridictions des droits de la famille varient selon pays et cultures et il est impératif de prendre connaissance des lois avant d’intervenir dans certains cas, au risque de voir les enfants assignés à la garde d’un des parents de manière définitive.

Plus indirectement, vous pouvez participer à des campagnes d’information et prévention qui vont permettre de parler ouvertement des problématiques. Assurez-vous de mettre des affiches dans les lieux fréquentés par la communauté.

 

 

EXPATRIATION ET RESSOURCES :

Des représentantes de Femmes Expatriées ont commencé à attirer l’opinion des autorités sur des situations de grande détresse depuis 2016 et l’Omerta semble se lever à l’aune du statut de Cause Nationale 2021 en France. Il existe maintenant des lignes d’écoute, des campagnes de sensibilisation des députés, des interlocuteurs locaux dans les consulats et associations d’accueil des expatriés.

Les expatriés se sentent bien loin de tout cadre juridique fiable lorsqu’ils vivent dans un pays où d’autres lois ou droits coutumiers légifèrent. Les expatriés qui subissent des violences ne savent plus à quel saint se vouer. Ils sont bien souvent dans un état de sidération, de précarité et de honte et fonctionnent sur un mode de survie exister au jour le jour.

 

Les consulats

Il y a de plus en plus d’interlocuteurs consulaires sensibilisés et il existe maintenant un fichier ressources qui est mis à jour régulièrement. N’hésitez pas à l’enrichir.

Annuaires internationaux des structures, ressources en cas de violences intrafamiliales :

Annuaire international des structures d’accueil du Ministère des affaires étrangères français https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/annuaireinternational-structureslocales-daccueil_01082018_cle02211e.pdf
Annuaire international Hot Peach Pages regroupant les lignes d'assistance, de refuges, de centres de crise et d'organisations de femmes, ainsi que d'informations sur la violence domestique dans plus de 110 langues. https://www.hotpeachpages.net/

Les professionnels de santé 

Les médecins généralistes et psychiatres peuvent identifier des signes de détresse ou des traces de violences. Lorsqu’ils parlent votre langue – ils peuvent vous écouter, vous rassurer, vous orienter – sous le sceau du secret médical. Vous pouvez faire appel à un médecin ou un psychiatre en ligne auprès d’EUTELMED en toute confiance.

Les psychologues garantissent un cadre basé sur la confidentialité et sur la confiance. Si vous ne trouvez pas de psychothérapeute qui parle votre langue maternelle sur place ou si vous préférez vous confier à une personne extérieure à votre communauté, contactez les professionnels du réseau EUTELMED qui peuvent vous assurer la confidentialité de la connexion à notre plateforme.

Numéros français d’aide aux Victimes

39 19 depuis la France

116006 depuis l’Europe

0033 1 80 52 33 76 depuis le reste du monde

Il s’agit du centre de contact français. Il écoute, informe et conseille toutes les victimes ainsi que leurs proches. Le centre peut également être contacté par email : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

Emmanuel Niollet

Emmanuelle Niollet

Psychologue et ethnoclinicienne @Eutelmed, Emmanuelle, bilingue FR/EN, a plus de 15 ans d’expérience clinique en France. Elle a vécu 25 ans à l’International (Irlande, Algérie, Qatar, Myanmar, Soudan, Indonésie). Formée à l’Analyse Transactionnelle, la PNL, l’auto-hypnose, l’EMDR et la méthodologie ethnopsychiatrique, Emmanuelle a une expertise clinique intégrative spécifique en gestion de crises, prise en charge du trauma ou encore des situations de migration, expatriation et exil.

CONTACTER EMMANUELLE ICI


REFERENCES ET RESSOURCES SUPPLEMENTAIRES

SITES INTERNETS – PAGE FACEBOOK

Expat village (https://expat-village.com/) est né d’une initiative de plusieurs professionnels expatriés qui se sont réunis pour proposer, en plus de services ‘classiques’ en ligne, des ressources pratiques pour les familles francophones sous la forme d’interventions et ateliers en ligne et en direct sur Instagram pour être au plus près des demandes spécifiques et évolutives de notre tribu.

Vous y trouverez notamment le « Témoignage d’une villageoise », Isabelle Tiné, ex-expatriée maintenant basée en France qui défend la cause des femmes en proie à des problématiques séparations, divorces et de violences domestiques et déploie son énergie pour faire entendre leurs voix auprès des pouvoirs publics. https://expat-village.com/blogs/blog/isabelle-tine, adresse email: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

EXPAT NANAS : séparées, divorcées - Il s’agit d’un groupe sur Facebook dont l’accès est très protégé https://www.facebook.com/groups/1458035497547865

Solidarité femmes - https://www.solidaritefemmes.org/

Yapaka.be - site de référence avec articles, vidéos et livres disponibles en pdf à télécharger : dossier février 2021 - Violences Intrafamiliales

https://www.yapaka.be/page/extrait-consequence-de-la-violence-conjugale-pour-lenfant

Le Point Noir - Black Dot : https://www.lepointnoir.com/

FRANCE HORIZON - est une association qui porte assistance aux personnes rapatriées en France et/ou en situation de précarité. Il faut d’abord contacter votre consulat sur place.  https://www.france-horizon.fr/article/que_faire_pour_rentrer_en_france

AUTRES RESSOURCES

CONSEILLERS CONSULAIRES – sont les élus représentants des Français à l’Étranger. Vous pouvez trouver les conseillers de votre circonscription sur cet annulaire https://www.assemblee-afe.fr/annuaire-des-conseillers-consulaires.html

FNCIDFF - Fédération Nationale des Centres d’Information Droit des Femmes et des Familles. Présent dans la plupart des départements et dans les grandes villes de France, pour soi ou pour porter secours.

https://fncidff.info/

LIVRES - “Pas envie ce soir “de Jean-Claude Kaufmann, Ed Les Liens qui Libèrent, 2020. “C’est pour ton bien” d’Alice MILLER, Ed. Champs-Flammarion, 2015.

ARTICLES - “Pourquoi interdire les punitions corporelles et les autres violences éducatives au sein de la famille est une priorité humaine et de santé publique ?” de Muriel SALMONA

http://www.alice-miller.com/pourquoi-interdire-les-punitions-corporelles-et-les-autres-violences-educatives-au-sein-de-la-famille-est-une-priorite-humaine-et-de-sante-publique/

« Quand la Famille abîme l’enfant ROMPRE LE CYCLE DE LA VIOLENCE » avec Isabelle Filliozat La Vie n°3935 28 Janvier au 3 Février 2021